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Il fallait définitivement attendre un peu.
Attendre pour réaliser, comprendre, s'intégrer, profiter.
Attendre pour enfin pouvoir écrire.
Passé l'arrivée sur Bangkok,
en terrain connu puisque j'étais déjà venue plusieurs fois dans cette ville gigantesque, bruyante, attrayante, effarante, riche de contrastes, choquante de contrastes.
Passé la fatigue,
du décalage horaire mais surtout culturel.
Passé les quinze jours de cours de Thaï,
où l'on est pris de fous rires nerveux ou d'envies de pleurer tellement l'apprentissage est difficile.
Passé la première immersion,
en douceur puisque les anciens volontaires sont encore là et nous épaulent.
J'étais enfin prête à « affronter » Yaso.
Et même si l'on sait à quoi s'attendre, même si l'envie d'arriver enfin sur sa mission est forte; le jour J, on ne sait plus vraiment si l'on préférerait se lancer ou tout simplement rentrer en France avant qu'il ne soit trop tard...
L'arrivée :
Au petit matin, 6 heures sur la pendule de la gare des bus, après 10 heures de voyage de nuit.
Claire, la volontaire de cette année vient nous chercher, Valérie et moi, les deux nouvelles.
A l'image de la vie quotidienne à Yaso, nous repartons tout de suite, en pick-up vers Surin (1h30) pour récupérer des médicaments manquants pour Pao, un des enfants séropositifs.
Une fois arrivés là-bas, on se pose enfin la question de savoir où doit-on vraiment aller, à qui doit-on vraiment s'adresser. Personne ne le sait. A force de coups de fil et de beaucoup de chance, nous aurons nos 3 bouteilles de Viramune.
C'est cela Yaso, et la Thaïlande aussi très certainement.
Beaucoup de bonne volonté, beaucoup de travail, mais très peu d'organisation, de communication, de concertation.
Et surtout nous entrons dans un monde où tout nous est étranger : les traditions, la culture, la religion, l'éducation...la vie, et la mort!
Ou plutôt le contraire : nous leur sommes totalement étrangers !!
Le Centre :
Suthasinee Noiin Foundation ou Munithii (la fondation) puisque qu'à Yasothon tout le monde connaît...
A la sortie de la ville, on y accède par un vieux chemin de latérite sur 1 Km. En pleine saison des pluies, c'est plutôt un dédale de flaques et d'ornières. D'un coté la ville, de l'autre, les rizières.
Les deux bâtiments principaux
Et puis, nous y voilà.
Même fatiguées, il est difficile de résister à la trentaine d'enfants qui vivent ici.
Ils ont maintenant l'habitude de voir des pharangs (blancs) et de vivre avec eux.
Les plus petits savent d'ailleurs bien qu'on leur refusera rarement de jouer avec les mains, d'apprendre leurs chansons ou de servir d'arbre à escalades...au départ, c'est notre seul moyen de communiquer (car comme par magie, on a tout oublié des cours de Thaï.).
C'est donc avec deux ou trois enfants dans les bras que l'on commence la visite du centre.
Deux gros bâtiments.
Au fond le bâtiment principal, où l'on trouve le bureau du staff Thaï, la cuisine, la grande salle de vie commune, l'infirmerie récente du mois de février et à l'étage le dortoir des filles.
A droite, le nouveau bâtiment avec en bas, notre bureau, le dortoir des garçons qui ont la chance de dormir sur de vrais lits (les filles installent des nattes à même le sol avant de se coucher), la chambre de Valérie, et à l'étage une immense salle de réunion qui sert aussi pour les fêtes comme celle à laquelle nous avons eu droit 2 jours après notre arrivée !
Dans l'infirmerie
Ensuite de petits appendices. Quelques maisons réservées aux adultes malades, à
certaines mamans d'enfants vivants au centre, ou à la cuisinière, simples baraques de béton vieilles et sales.
Les maisons des patients adultes
Derrière le gros bâtiment, on trouve une cour, où les enfants mangent enfin sur des tables depuis 3 mois, si ils y pensent et s'il ne pleut pas !! Et aussi une buanderie toute neuve, avec une machine à laver offerte par 2 français étonnés de voir que des enfants de 5 ans lavaient seuls leur linge à la main...
Il pleut : déjeuner à l'intérieur
Et grande nouveauté, on construit derrière tout ça, un énorme bâtiment qui devrait servir à accueillir des patients VIH+ en fin de vie, délestés par l'hôpital très peu coopérant. Projet en cours difficilement réalisable à mon avis.
En construction...
Vivent ici une soixantaine de personnes.
35 enfants, de 9mois à 17 ans.
Tous réunis autour d'un gâteau
Le staff Thaï : la directrice du centre, Pi Tiou ; 2 assistantes sociales, 2 comptables, une cuisinière et une dizaine de volontaires qui en échange de leur travail sont logés, nourris, à peine rémunérés, mais ont les moyens de poursuivre leurs études à mi ou tiers temps.
On peut rajouter les mères malades qui maintenant traitées par trithérapie, ont repris des forces et aident aux douches, repas, ménage, soins aux malades...
Les enfants vont tous à l'école, sauf la petite dernière Khem.
3 écoles différentes, 3 lieux et 3 horaires différents.
Des allers retours incessants en pick-up, avec une grande plage arrière, grillagée pour la sécurité, où l'on entasse les enfants le matin brique de lait dans le bec, en essayant de vérifier si chacun a son cartable, les bonnes chaussures, et surtout de n'oublier personne...
Départ des petits pour l'école
Il n'échappera à personne que tout ce petit monde demande énormément de travail, et d'attention.
Mais vous vous demanderez quelle est la place pour 2 volontaires françaises dans un monde si bien réglé ??
Le fonctionnement :
La fondation ne pourrait survivre sans un certain soutien. Elle n'a pas de revenus propres et fonctionne essentiellement grâce à l'aide d'Enfants du Mékong, ONG pour laquelle nous sommes parties. Mais d'autres organismes la soutiennent aussi : comme les Missions Etrangères de Paris, l'UNICEF...
Enfants du Mékong (EDM), parraine des enfants pour leur permettre d'aller à l'école.
Ainsi chaque enfant, ou presque, du centre est parrainé. Bien d'autres dans les villages, le sont aussi.
Mais de façon plus générale, EDM alloue un budget conséquent aux frais de fonctionnement généraux du centre.
Valérie, est la responsable parrainage. Avec l'aide des assistantes sociales, elle ira dans les villages pour suivre ces enfants, leur évolution, le bon usage de l'argent du parrainage et « recrutera » de nouveaux filleuls dont les familles n'ont pas les moyens de subvenir à leur scolarité. Elle ira dans les écoles faire de la prévention sur l'hygiène et le SIDA, comme moi. Enfin, elle est le lien entre la fondation et Enfants du Mékong. Enorme travail.
Les volontaires : Claire l'ancienne, Valérie la nouvelle
Et l'autre nouvelle :
Khun Moo Agast
(Docteur Agathe)
Mais alors, vous direz-vous, quel est l'intérêt d'un médecin au centre ?
Quelques histoires :
La région de Yaso, plane et sèche, est une des plus pauvres de Thaïlande.
C'est évidemment dans ces régions que sévit le plus de maladies, et en tête le VIH.
Véritable fléau, s'il est besoin de le dire.
L'accès aux soins s'organise peu à peu en Thaïlande, entre autres avec ce qu'ils appellent l' « Access To Care », ou la médecine à 30 Baths (0,7 Euro), permettant à tout un chacun de se faire soigner.
La trithérapie gratuite est accessible depuis un an environ. N'en bénéficieront que ceux qui auront la chance de faire partie des quotas. Les autres devront payer environ 1500 Baths par mois (65 Euros), souvent bien plus qu'un salaire.
A chaque ville son quota, en fonction des bases de données de séropositivité.
Yasothon a déclaré l'an dernier environ 1500 cas de séropositivité, chiffres déjà bien au dessous de la réalité. On peut comprendre qu'elle ne pourra pas soigner tout le monde.
Mais, ironie du sort, ceux là seraient tous décédés cette même année....
Officiellement, en 2003, il n'y a plus de SIDA à Yasothon et sa région.
Le quota s'élève à 20 personnes. Pour les quelques rares survivants ?
Par ailleurs, officiellement, toujours il n'y a jamais eu d'enfants malades, alors que statistiquement 20 à 35 % d'enfants nés de mère séropositivites le seront à leur tour.
Mais nous accueillons au centre 5 enfants VIH+, sous trithérapie, prise en charge par MSF de la ville de Surin à 150 Km. Et il y a, dans les villages bien d'autres enfants malades.
Les sérologies des enfants du centre sont en cours. Sur les 15 premières, l'une est positive.
Et nous nous occupons déjà de 5 enfants traités depuis quelques mois.
Ne pouvant compter actuellement sur la ville de Yasothon, je vais devoir faire traiter les nouveaux cas de SIDA par MSF à Surin. Eux traitent déjà 100 enfants. Ce n'est pas une solution pérenne : question de distance, de temps, de moyens développés par MSF (normalement alloués à leur région), qui de plus se retireront d'ici quelques années.
Si nous accueillons ces enfants au centre, c'est qu'ils ont tous un lien avec le VIH.
C'est assez dur d'entendre Claire, l'ancienne volontaire nous raconter leurs histoires.
Telle mère était prostituée à Bangkok, a été contaminée, une fois malade est rentrée dans sa famille. Après son décès, les enfants sont alors à la charge des grands parents, soit trop fragiles pour s'en occuper, soit très peu concernés, soit simplement apeurés : pour laver son petit fils, une vieille dame le met tout habillé dans une bassine, lance de la poudre à laver sur l'ensemble, puis de l'eau, évitant ainsi de le toucher !!
Tels parents sont aussi décédés du SIDA, laissant trois enfants. Le plus grand est alors responsable de ses sœurs, seul et s'occupe de donner son traitement à Nout VIH+, de les amener à l'école, de les nourrir, avant qu'une assistante sociale ne se rende compte du problème.
Tel père ne daigne pas s'occuper de ses enfants au décès de leur mère par le VIH.
Telle enfant mendiait dans la rue envoyée par son oncle alcoolique et sa grand-mère. Elle est VIH+.
Les enfants VIH+ sont fragiles, souvent malades, plus que les autres.
Avalent des médicaments, une poignée entière matin et soir, sans rechigner.
Supportent des hospitalisations à répétition, des prises de sang sans pleurer.
Mais ils vont à l'école, font des courses de vitesse devant la maison, dansent
et dessinent aussi bien que les autres.
L'organisation de leurs soins n'est pas simple.
C'est donc pour cela que je suis là.
Pour aujourd'hui régler les problèmes quotidiens : rhumes et autres angines de ces 35 enfants (éviter d'aller à l'hôpital presque une fois par jour avant ma venue !), coordination de la prise des médicaments (passage de quatre à deux prises quotidienne pour la trithérapie après de longues explications aux volontaires), surveillance des effets secondaires de ces traitements lourds quand ils sont débutés, commencer aussi des traitements chez des adultes, aller les voir dans les villages, les amener à l'hôpital quand c'est nécessaire.
Pour demain, apporter des soins d'hygiène essentiels : douches au savon ! Brossage des dents ! Hygiène des sols ! Repas à table après lavage rigoureux des mains ! Accès à l'eau dans l'infirmerie et accès interdit de la pharmacie aux enfants ! Mode de conservation des aliments... et bien d'autres choses qui prennent tant de temps avant que les adultes eux-mêmes ne comprennent leur importance.
Pour qu'après demain, l'hôpital de Yaso ne traitent plus les patients VIH comme des pestiférés, en allant travailler avec eux pour établir un contact. Que les autorités comprennent l'intérêt social et de santé publique si ils traitent leurs patients VIH. Pour qu'avec la trithérapie, les gens ne meurent plus et puissent élever leurs enfants. Pour qu'ils comprennent l'intérêt de se soigner et l'importance d'un traitement régulier. Pour aussi assurer une prévention au sein du centre, des écoles et des villages, et réactualiser leurs connaissances de la maladie.
Enfin, grâce aux financements que j'ai pu trouver, faire les sérologies de tous les enfants du centre, payer les trithérapies de ceux qui ne pourront être pris en charge par MSF.
Vacciner tous ces enfants selon le programme de l'OMS, la plupart n'ayant jamais bénéficié de vaccination.
Et enfin, organiser de longues visites chez le dentiste !!!
A long terme, le coût en étant très élevé, les trithérapies et suivis de ces enfants devraient être prises en charge par l'hôpital de Yaso. Un jour... mais rien n'est moins sûr !
Il nous faudra peut être donc trouver des moyens autres, parrainages des enfants malades pour leur traitement par exemple.
Et enfin, l'idéal serait de trouver un autre médecin, ou infirmier français qui prenne ma relève d'ici 6 mois.
Trop peu de Thaïs seraient prêts à faire l'effort de travailler gratuitement avec des enfants séropositifs, même si l'on pourrait imaginer dans le futur qu'il suffirait d'une présence ponctuelle quotidienne ou hebdomadaire pour régler les problèmes courants. Question de mentalité...
L'appel est lancé !!
Je ne pensais pas qu'il serait si difficile d'entrer dans ce monde et de communiquer. Mais aussi de faire face à tant de différences quant aux mentalités, aux façons de travailler. Qu'il serait si difficile de voir la misère quotidienne, alors qu'aujourd'hui on ne considère plus la Thaïlande comme un pays en voie de développement.
Je ne pensais pas qu'il fallait toujours sourire même lorsque l'on a fait 100 Km en voiture pour aller voir un patient qui n'était pas chez lui.
Je ne pensais pas que l'on ne devait pas s'énerver quand un forage pour 70 personnes ne fonctionne pas car creusé à 30 mètres au lieu de 70, et que les enfants n'ont toujours pas d'eau potable toute la journée ou assez d'eau pour prendre leur douche.
Je ne pensais pas qu'un Thaï s'inquiétait tant pour un bouton sur le pied gauche et m'en parlerait avec tant d'insistance, alors que 2 jours avant il a failli mourir.
Je ne pensais pas qu'on laissait un enfant de 9 mois avec 39° pendant 3 jours s'en m'en parler, mais qu'on m'userait jusqu'à la corde pour une gorge qui gratte.
Mais je ne pensais pas que les Thaïs seraient aussi reconnaissants de notre aide.
Mais je ne pensais pas sourire lorsque je suis réveillée par les cris des enfants à 6h du matin.
Mais je ne pensais pas être si contente d'arriver à parler après à peine 1,5 mois, et pouvoir rigoler avec eux.
Mais je ne pensais pas avoir une ribambelle d'enfants à ma porte quand je travaille.
Mais je ne pensais pas que l'on construirait une maison spécialement pour ma venue
Mais je ne pensais pas que les patients demanderaient à ce que je reste à leur chevet même avant leur mort.
Mais je ne pensais pas qu'ils me feraient confiance.
Mais je ne pensais pas que je m'attacherais tant à ces enfants après si peu de temps.
Mais je ne pensais pas qu'un seul de leur sourire aux dents cariées me ferait craquer comme ça.
Mais je ne pensais pas rencontrer toutes ces difficultés et être aussi heureuse !!
C'est beaucoup grâce à Claire qui vient de passer un an ici que nous avons pu nous intégrer un peu plus vite, grâce à son soutient au départ que nous avons pu dépasser l'appréhension des premiers jours.
Et c'est maintenant grâce au Père Tenaud, MEP vivant ici depuis plus de 30 ans, impressionnant d'ouverture d'esprit, et de dévouement pour la Thaïlande, que nous trouvons des réponses à tant de nos questions.
Et enfin, c'est aussi grâce à vous, par vos mails, et parfois les lettres, que la France me manque si peu, puisque je reste connectée !!
Voilà, j'espère que vous en savez maintenant un peu plus sur notre petit monde là-bas à l'Est de la Thaïlande...
Et que vous attendrez patiemment la suite...
Merci à tous ceux qui m'ont permis de venir ici.
Agathe
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