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Les aventures de Yaso continuent et ne s'arrêtent jamais. Assise à la table de la cuisine, il est l'heure de cette lumière orangée, qui adoucit tout, et je suis prête à vous raconter.
J'en oublierais presque que si je suis venue me « réfugier » chez le Père Tenaud pour écrire cette lettre, c est parce qu'il y règne un certain calme, mais surtout parce qu'en étant loin du centre pour quelques heures, c est comme si je n'y vivais plus, et parfois, quel soulagement...
Mais pas d'inquiétude, je n'ai pas encore envie de rentrer !! Il me reste quelques séances de dentiste, d'autres heures d'attente à l'hôpital, et je ne les donnerai à personne.
En quelques mois ici, je comprends mieux ce que je suis venue faire.
Bien sur, je suis médecin. Bien sur, je suis capable de diagnostiquer des maladies, et donner des médicaments, et qu'est ce que j'en prescrit...je pourrais me borner à vous raconter tout ça, vous dire tout ce qui change à vitesse grand V au centre, vous donner des chiffres.
Mais peu à peu s'est profilée une autre mission.
Des soins plus proches des malades, des gestes, et de la compassion.
Dans ce centre où règne un joyeux brouhaha, où les enfants révisent des danses pour la fête de Noël, où on mange toute la journée, qui des fruits, qui des kanoms (bonbons), qui des vrais repas, dans ce centre où on va faire un jogging avec 3 patientes HIV en pleine forme et 6 enfants à la traîne derrière, et dans ce centre où on parle beaucoup d'amour et de bonheur, il règne aussi un énorme sentiment d'exclusion, et le maître mot est khlua (la peur) parce que l'on s'occupe du Sida. (J'oublie aussi : uan (t as grossi) ou phom (t as maigri) sont les deux mots les plus utilisés au centre.)
Tout le monde ici se bat chaque jour contre cette exclusion et quel travail !
J'aime à me dire que je participe à cette lutte. Parce que c'en est une.
Mais je ne suis là que quelques mois, je ne fais donc que bien peu de choses.
Mais eux s'acharnent et s'acharneront encore longtemps.
Pi Tiou, la directrice ; Yin et Peow les assistantes sociales ; Song qui « régit » la vie quotidienne au centre ; le Père Tenaud, Nout, .....
Les autres aussi. Mais ce n'est jamais assez.
Il y a tellement de fronts à attaquer, tellement de choses à expliquer, à comprendre et à accepter.
L'école :
La première fois que je me rends vraiment compte du problème, c'est pour aller discuter, comme autour d'une tasse de thé, toujours en termes condescendants et agréables, du cas d'un enfant dans son école.
Comme au tribunal, l'enfant est assis sur une grande grande chaise rouge en plastique. En retrait, sa directrice et sa maîtresse, pleines d'une fausse affection, les principales accusatrices. En face, nous sommes confortablement installés sur un canapé.
Cet enfant est coupable d'avoir perdu son père et sa mère du Sida. On ne sait pas si lui est séropositif, mais forcément, il doit l'être un peu, puisqu' il fait si peur, et puis même si il ne l'est pas, qu'est ce que ça change, il fait si peur !
Si peur que par un jugement prédéfini, cet enfant n'a pas droit d'avoir d'amis à l'école, n'a pas droit d'être normal.
Nous restons 30 minutes à parler de cet enfant, comme d'un absent, alors qu'il est là, sur cette grande grande chaise, à essayer d'expliquer qu'il a l'air en très bonne santé, qu'une seule chose compte, c'est de l'aider, ne pas l'exclure (il peut jouer, manger et se battre avec les autres) et de faire faire un test HIV pour savoir si il a besoin d'un traitement ou non.
Et puis l'enfant repart seul, les épaules tombantes, vers sa classe.
La maîtresse me dit en aparté, c'est bien ce que vous faites, mais vous savez, il ne faut pas nous en vouloir, nous avons tellement peur si on le touche, si on, si on....
Et cet enfant n'a t'il pas peur ? N'a t'il pas un peu mal ? Si l'on croit que les enfants n'écoutent pas, ne ressentent pas... (Pluak, 9 ans, a fait un vœu pour la fête de Long Kra tong : ne plus avoir toutes ces cicatrices sur les jambes et les bras, avoir une peau comme tout le monde, et un autre voeu aussi : être encore en vie a 20 ans...)
La deuxième fois, la Fondation a organisé un séminaire réunissant 60 professeurs, directeurs de la région, avec pour but de mettre à jour les problèmes à l'école.
Pour les informer, leur expliquer comment aider les enfants au lieu de les marginaliser.
En ressortent déjà au moins 7 cas d'enfants que l'école n'accepte plus en son sein. On nous en a parlé, voilà, à nous de gérer la situation. Telle est la conception de l'aide Thaïlandaise...
Légalement, tous les enfants de Thaïlande ont le droit d'aller à l'école. Mais à choisir entre un enfant malade, ou 300 qui déserteront, la solution est simple, on le renvoie à la maison.
La troisième fois, cette semaine, nous sommes allés à l'école de Phoon, qui est en CP. Il n'a pas de chance, il a le Sida, et en plus il est tout tordu : il a une scoliose. La maîtresse aurait entendu que Phoon avait peut être la tuberculose. Alors le directeur exige un papier d'un médecin Thaï (ma parole ne suffit pas) attestant de la non tuberculose de Phoon.
Et par la même occasion, ce que mon thaï trop limité ne me permettra pas de comprendre, et heureusement, il demandera des certificats pour tous nos enfants malades, et je ne sais toujours pas ce qu'il veut comme certificat. Tout ceci n'étant qu'un moyen détourné de nous faire comprendre que nos enfants ne sont plus les bienvenus dans cette école. Alors que cette même école se targuait, il y a peu, devant une caméra, de sa tolérance et de l'aide apportée aux enfants.
A l'hôpital :
J'ai de plus en plus de mal à supporter le regard, ou l'absence évidente de regard sur le patient HIV. La considération Thaïlandaise envers la personne malade est déjà difficile à accepter pour nous. Mais celle envers le patient séropositif est inacceptable.
Ce que je prenais au début pour une attitude générale est en fait un dédain particulier du malade du Sida.
Du brancardier, qui laisserait plutôt tomber le malade par terre que d'avoir à le toucher directement, à l'infirmière qui ne dit pas un mot quand elle vient poser une perf, au médecin des urgences qui avoue ouvertement sa faiblesse : « c'est bien ce que vous faites, nous, on a très peur », ou le médecin du service qui dit : à quoi bon faire une échographie abdominale ; si elle est positive, on ne fera rien (sous entendu parce qu'elle a le Sida):
Tous, tous, ont des airs de dégoût quand il s agit d un patient HIV. Il faut voir leurs yeux quand nous arrivons à l'hôpital.
Plus un seul de mes patients, même dans les pires cas, ne veut plus y aller.
La même phrase revient toujours : si l'on va à l'hôpital de Yaso, on y va pour mourir, donc on ne veut pas y aller. Ce qui commence à poser un problème, entre autre financier, on ne peut pas toujours aller à la clinique. Cette dernière est plus chaleureuse, mais tout se paie !
Un peu sceptique au début sur l'hôpital de Yaso, au bénéfice du doute : une perfusion est une perfusion, et elle est parfois vitale ; je rajouterais maintenant :
On y va pour mourir, mais seul.
En Thaïlande, l'homme atteint de Sida n'est pas un homme.
En Thaïlande, l'enfant atteint de Sida n'est pas un homme, encore moins un enfant.
La Fondation Suthasinee est la seule fondation dans le Nord Est de la Thaïlande à accueillir des enfants orphelins du SIDA en relative bonne santé.
Nous n'accueillons que 7 petits malades, bientôt 9, peut être 11. Nous estimons pouvoir en accueillir 15. C'est dérisoire (la Thaïlande a déclaré 25 000 orphelins du Sida en 2001), mais déjà tellement bien.
Ces derniers temps, je me dis que ces enfants là, malgré leurs problèmes ont la chance d'être ici. Les autres enfants orphelins restent avec leur grand mère, dans des villages du bout du monde, des grand mères comme on en a vu : qui perdent un peu la boule, sourdes ou pas très a la page. Comment pourraient-elles savoir qu'il faut faire tester l'enfant, et comment pourraient-elles le faire traiter à 100 Km, avec un RDV tous les mois, alors qu'elles n'ont même pas une mobylette. Et puis, un des médecins a dit la grand mère d'un nourrisson de 12 mois, souvent malade : on peut bien faire le test, mais si il est positif, autant qu'il meure rapidement...alors...
Nos enfants sont quand même privilégies. A chaque fois qu'ils vont à l‘hôpital, ils s'empiffrent du matin au soir, jusqu'à vomir sur le chemin du retour ! Et je vous assure qu'ils comptent les jours pour y aller : « Khun Moo, on va a Surin le 23, hein ! J'y vais moi aussi, hein ? C'est dans longtemps ? »
Et je me dis qu'ils doivent peut être servir d'exemple, si cela pouvait faire changer les mentalités.
Si l'on pouvait montrer qu'ils sont intelligents comme tout ! Pluak est le premier de sa classe.
Katay sait lire et écrire en à peine quelques mois.
Si l'on pouvait montrer qu'ils deviennent beaux comme des dieux. Jai prend au moins un kilo par mois, et on ne remarque presque plus ses petits bras tous maigres comparés à son gros bidon. Nout est la plus jolie des petites filles quelques mois après s'être rétablie d'une méningite spécifique au VIH.
Je crois qu'on ne peut pas en vouloir aux gens des villages, apeurés, de ne pas savoir. Eux n'ont pas les moyens de savoir, à nous de les informer.
Mais j'en veux à toute cette catégorie de gens : médecins, infirmières, professeurs, directeurs, officiels de la santé, ceux qui ont accès au savoir. Eux qui se cachent derrière leurs peurs plutôt qu'ils n'essaient d'aider les gens. C est sûr, le sida est un tel fléau en Thaïlande qu 'y mettre un pied, c'est s'y noyer. Dans chaque hôpital, au moins 1 patient sur 4 est séropositif. Dans chaque école, il y a au moins un enfant malade.
Je me dis qu'ils auraient besoin d'une petite leçon d'humanité.
En ce moment, nous avons des journalistes de la télévision Thaï.
Ils viennent faire un documentaire sur la fondation, par petites séances de 5 minutes qui passent chaque semaine.
Ça s'appelle Docu Drama...
Alors, au lieu de filmer des enfants qui vont bien, ou de faire pleurer l'assistance sur des images d'un petit Phoon tout tordu, peut être faudrait-il aller dans cette école près de chez nous, et montrer les choses telles qu' elles sont. Des professeurs au regard méchant, qui ne se soucient même plus des salamaleks habituels pour dire que ces enfants sont bien trop gênants pour leurs esprits étriqués.
En attendant des temps meilleurs, nos petits malades sont partis grâce à MSF Belgique 3 jours au bord de la mer, en simili camping. Quand je parlais de privilège...
Malgré eux, car ils n' aiment pas du tout ça, ils sont revenus bronzés comme des pétarauds, avec des sourires plus larges que leurs visages, des photos, des Tshirt qu'ils mettent dès qu'ils sont propres, et puis une certaine supériorité : eux, ils l'ont vue la mer !!! Qu'on leur conçoit aisément.
Mais les autres enfants ne sont pas délaissés. Dès qu'il y a une fête quelque part, tout le monde s'entasse dans les voitures une heure à l'avance ! 50 personnes, 2 pick up, beaucoup de cris. Comme cette fête de Long Kra tong, fête des lumières, où chacun fabrique un petit bateau de fleurs et de feuilles pour le déposer sur l'eau après avoir fait un vœu et allumé encens et bougie, 50 petites barques sur l'eau...
Une jolie fête de village, où l'on a eu droit à l'élection de la mini miss Thaï, avec musique assortie. A la fin, il n'y avait plus que nos enfants sur l'estrade à se déhancher sur des chansons qu'ils connaissent par cœur, et à faire rigoler tout le monde.
Ou les dimanches trop longs où l'on va sur les rives d'un lac, faire un énorme pique-nique.
Ou cette fête où tout le monde lance des pétards, en même temps qu'une procession bouddhiste. Nous avons dû repartir après deux minutes, les petits pleuraient de peur.
La vie au centre n'est pas vraiment triste non plus. Il y a eu une réorganisation récente.
Maintenant chaque enfant a son « référent », pour la douche, les devoirs, les tâches, qu'ils appellent Mee : Maman. Il y a pleins de Mamans partout...c'est un peu bizarre. Mais aussi des Pii : grande sœur. J'ai parfois droit au Pii que j'adore. Mais j'ai plus souvent droit au Khun Moo, moins rigolo...le plus mignon, c'est Kheo, toute petite, qui l'a trouvé : Pii Khun Moo (grande sœur docteur)...
Je m'occupe beaucoup moins des enfants quotidiennement que Valérie. J'avoue que je ne me lève pas le matin pour leur douche, ni pour les emmener à l'école. Je profite beaucoup des bons moments, quand ça me chante. Quand, après une journée un peu difficile avec des patients en fin de vie, quand je ne suis pas arrivée à me faire comprendre, que je me suis battue à l'hôpital, j'avoue que je fais un peu exprès d'aller me noyer dans la foule des petits qui ne demandent que des câlins, ou de se faire consoler et que je plonge la tête la première, parce qu'avoir un petit Pai dans les bras, ou un petit Mot qui hurle de rire à la moindre chatouille, ou une petite Djane qui s'endort à moitié dans vos bras, j'avoue, ça remonte pas mal le moral, en tout cas, ça me regonfle le cœur.
Le travail avec les adultes est beaucoup plus dur.
Celui de conseiller les gens, de les aider est un plaisir.
Les gens savent maintenant qu'il y a un médecin Pharang (blanc) à la fondation.
Ils viennent spontanément. Parfois de loin. Parce qu'un ami était déjà venu, que je suis déjà passée dans leur village...
Ce n'est parfois pas grand-chose. Juste expliquer quelle est la procédure pour avoir le traitement. Expliquer qu'il ne suffit pas de prendre du bactrim et du fluconazole, mais surtout aller à la consultation HIV, faire les CD4 (qui évalue l'immunité) ce qui ouvre la porte au traitement anti rétroviral. Expliquer que tous les médecins Thaïs ne sont pas des fantômes, que ceux qui s'occupent du Sida spécifiquement s'occuperont bien d'eux, qu'il ne faut pas avoir peur (toujours cette peur). Il y a toujours une patiente en bonne santé à coté pour leur prouver ce que j'argumente. Je me sers de tout et tout le monde.
Parfois, les cas sont moins simples. Une patiente qui ne va pas très bien attend dans le camion, elle ne veut pas descendre, elle ne veut pas que l'on sache qu'elle a le Sida. Elle est mal tombée, c'est la journée Homehak rassemblant une cinquantaine de patients...
J'ai eu toutes les peines du monde à expliquer à cette famille, qu'actuellement il importait peu que tout le monde soit au courant vu son état, mais plutôt qu'il fallait se dépêcher d'aller à l'hôpital, avec la promesse de les y accompagner. Il nous aura fallu 4 personnes et une demi heure pour leur faire comprendre qu'il m'était impossible d'y aller dans l'instant mais qu'à 17 heures, nous irions. Un vrai sketch, que j'ai mieux compris après avoir entendu que le mari venait 4 fois par semaine, le matin tôt, pour demander ce qu'il fallait faire pour avoir les médicaments.
« Le 22 à Asnières...c'était devenu une blague au centre, on le renvoyait chaque fois avec ses renseignements, et il revenait... ».
Cependant, mari et femme ont enfin fait les tests adéquats et reçoivent leur traitement.
Comme ce petit monsieur, qui venait pour sa fille de 28 ans très malade, avec les pochettes des médicaments écrites en thaï, mais sans sa fille...je m'étais résolue à lui expliquer la même chose sur un coin de table, sans illusions...j'ai été surprise de revoir ce monsieur, un lundi matin à la consultation HIV de l'hôpital. Sa fille prenait très bien les médicaments. Il avait donc bien tout enregistré ! Mais aujourd'hui elle ne pouvait pas venir car allait très mal. Est-ce que l'hôpital pouvait lui fournir les médicaments jusqu'au prochain rendez-vous ?
La réponse a été sans retour : pas de patient, pas de traitement ! J'étais là avec 3 patientes pour d'autres raisons. Le problème a été résolu quand j'ai dit que j'irai la voir, et lui emmènerai les comprimés en surplus de nos patientes du centre. L'infirmière a trouvé ça très bien, ça ne lui posait pas de cas de conscience.
Je suis étonnée et attristée de voir qu'à chaque fois que je vais à l'hôpital, maintenant, je rencontre 1 ou 2 patients que je connais. Mon arrivée semble comme un soulagement. Comme si ma seule présence pouvait les aider...
Une patiente presque aveugle par une rétinite due au VIH, m'a dit qu'elle aimerait pouvoir me voir, parce que j'avais du cœur...j'ai été très touchée.
Mais je me dis que le cœur c'est bien mais souvent pas suffisant.
J'ai parfois l'impression de lutter contre un géant. Il faudrait bien plus de moyens.
L'hôpital les a, mais ne veut pas les utiliser. Et j'ai souvent l'impression de donner un espoir un peu vain à des patients qui endurent déjà beaucoup.
C'est le cas de Gko, une patiente pleine de courage mais beaucoup trop compliquée pour l'endroit où elle se trouve. Je me demande parfois si elle ne tient pas le coup pour me faire plaisir. Il ne lui reste plus rien ou presque. Mais elle se bat toujours, à sa façon.
Et j'aimerais pouvoir lui dire que tous ses efforts vont lui permettre un jour de regrossir, remarcher, et revivre avec son fils.
Oui, mais voilà, la vie ne s'arrête pas.
Tous les jours, malgré une mauvaise nouvelle, malgré le décès d'une patiente, malgré tous les problèmes que l'on va rencontrer, il faut avancer.
L'espoir, ici, c'est le traitement.
Et les choses avancent, les choses bougent en Thaïlande, enfin !
J'apprends les bonnes nouvelles au détour d'une consultation, d'une visite chez MSF, par tous les moyens !
A partir de Janvier, Atja (peut être) en janvier, l'hôpital d'Ubon délivrera de 50 à 150 traitements pédiatriques de plus. Cela concerne 5 gros districts, mais c'est déjà un pas immense.
Le bus pour Ubon Celui pour Surin
En contre partie : toute une série de papiers pour régulariser la situation. Un enfant d'un village attenant à Yaso devra d'abord passer devant le pseudo pédiatre de l'hôpital de Yaso, pour que celui ci rédige de sa main bienveillante une lettre référant l'enfant à Ubon.
Sachant que souvent les parents vivaient ailleurs avant de rentrer malades chez leurs propres parents, ces formalités administratives peuvent prendre plusieurs semaines.
L'administration, même thaïlandaise, est toujours un peu énervante...et nous oblige a beaucoup de kilomètres et de perte de temps.
Mais, quelle importance, depuis que je suis au courant, je sais que je peux voir des enfants malades à peu près sereinement, faire faire une sérologie et organiser mes voitures pour les consultations.
Le Hic, actuellement, c'est de convaincre les grands parents de l'importance de ce traitement, à tel point que dans certaines situations, elle exigera que l'enfant vienne vivre à la fondation.
Même si certains voient là une opportunité de se délester d'une charge en plus, beaucoup, et heureusement, n'imaginent pas se séparer de cet enfant. Et nous devrons trouver des solutions...
Si j'ai bien intégré toutes les informations, les patients adultes devraient tous pouvoir eux aussi bénéficier du traitement gratuit à partir de janvier. Ce sont de toutes nouvelles directives, qu'il faut encore prendre avec des pincettes...
Le traitement anti rétroviral (trithérapie) délivré est déjà et sera le GPO vir. Tout à fait satisfaisant dans la plupart des cas ; en cas de mauvaise tolérance, d'effets secondaires graves, il n'y aura pas de solution de rechange. C'est un peu le revers de la médaille.
On ne peut pas tout avoir en même temps.
Mais pour eux, comme pour les enfants, l'idée de « manger les médicaments qui aident a regrossir », ne sera plus un vague espoir.
Le discours que l'on a avec ces patients s'en trouve radicalement changé. A l'annonce d'une séropositivité, ce n'est plus une condamnation à mort, mais bien des années et des années de vie en plus.
Voici l'histoire de Pheet et d'une petite tribu de femmes, une seule histoire pour en raconter des dizaines.
Pheet est une petite fille de 9 ans, enfin une grande fille de presque 10 ans.
Elle a une petite sœur (plus grande par la taille), de 8 ans.
Elle vit chez ses grands parents, dans le village de Ban Nong ...
Elle est en Po 4 équivalent au CM1, l'école est en face de la maison, à cote du temple.
Pheet a une drôle de vie, qui s'est un peu bousculée ces derniers temps.
Auparavant, elles vivaient, sa mère, sa sœur et elle, à Chonburi, dans le district de Kong Khaen. Elles sont revenues dans notre région, car leur maman était malade.
Leur maman s'appelle Salem.
La première fois que je la vois, c'est à la réunion Homehak, avec tous ces patients qui viennent s'informer et partager pendant deux jours à la fondation.
C'est une grande dame, très belle, avec une veste rose fuschia, un peu trop grande pour elle. Comme les autres, elle passe dans mon infirmerie pour que je la questionne, l'examine et la conseille.
Elle ne se plaint pas beaucoup, mais tout de même, elle a de la fièvre, elle tousse depuis 2 jours. Ce qui la gène le plus, en fait, c'est une douleur au nez, une sorte d'infection.
Alors je lui explique qu'il faudrait faire ses CD4, prendre la trithérapie, et je lui donne des médicaments pour soigner ses problèmes.
Deux jours après, je me rends compte que Salem est restée à la fondation dans une des petites maisons pour les malades, parce qu'elle n'a pas d'argent pour rentrer me dira-t-elle. Je crois surtout que c'est parce qu'elle se sent plus entourée.
Commence alors la valse des questions, des demandes au gré des symptômes.
Un médicament pour la toux, un autre pour la douleur, un autre pour la peau, un autre pour manger, un autre...à chacun de mes passages devant la maison, fréquents, car Gko, à côté, ne tient pas une forme olympique. J'explique et je rassure. On ne peut pas guérir par le simple fait de prendre un petit comprimé.
Seulement voilà, Salem, un matin crache du sang. Et ce n'est que là que je comprends qu'en fait de toux depuis 2 jours, elle s'esquinte depuis 2 mois.
C'est radicalement différent.
Je pense à la tuberculose, mais le peu d'empressement des médecins de Yaso à faire un diagnostic fera que deux semaines plus tard, sans traitement spécifique, la radio montre deux poumons blancs. Il s'agit d'une autre maladie que la tuberculose, tout aussi grave. On ne peut pas la traiter par voie intra veineuse ici. Salem rentre donc à la fondation, avec des comprimés. Non suffisants...quelques jours après, alors qu'elle ne peut plus manger, elle veut aller à l'hôpital. Mais elle refuse celui de Yaso, et veut aller dans son village, petit hôpital de campagne, sans moyens, où elle connaît tout le monde. Je l'y emmène, mais ne peut pas aller la voir régulièrement, c'est un peu loin.
Elle y mourra quelques jours plus tard. Sa mère à ses côtés.
Laissant deux petites filles, avec leurs sérologies en attente, elle voulait savoir.
Lors de l'enterrement, on m'attendait. Moi qui me disait qu'ils m'en voudraient de ne pas avoir fait plus pour leur fille...mais non, ils m'ont remercié du fond du cœur...
Salem sera partie avant d'apprendre que la plus grande de ses filles, Pheet est séropositive.
Je crois que c'est mieux.
L'histoire n'est donc pas finie.
La grand-mère, qui s'occupe maintenant des deux enfants, ne se doute pas que l'on viendra un soir, alors qu'elle rentre des champs, chercher Pheet, pour aller faire tous les tests préalables au traitement. Elle se doute encore moins de tout ce que cela implique.
Mais elle accepte, et surtout vient avec nous.
Dans les 24 heures suivantes, elle comprendra toutes les difficultés d'une telle entreprise.
A l'hôpital, elle voit tous ces enfants qui prennent un traitement tous les jours, certains semblent normaux, d'autres bien malades. Elle voit les prises de sang, les radios. Et déjà, je m'entends lui expliquer les horaires, les symptômes, les conséquences de l'oubli du traitement.
Et surtout, même si nous allons faire des kilomètres, passer d'hôpital en hôpital, malgré les complications, la partie est gagnée.
Cette grand-mère n'imagine pas que Pheet vienne vivre à la fondation. Elle se débrouillera.
Elle accepte d'un seul bloc la maladie de sa petite fille et la gravité, le traitement, les allers retours à la fondation en sangteow au petit matin s'il le faut, y rester trois jours si il le faut, les visites mensuelles à Ubon...
Pheet est encore en bonne santé, un peu timide, très attachée à sa sœur et sa grande mère, et elle est belle comme un cœur. Et le traitement va lui permettre de vivre encore longtemps.
Pour finir,
Je suis bien en train de découvrir la part la plus importante de ma fonction de médecin, comme de ma mission.
Soigner et guérir est primordial.
Accompagner, soutenir, parler, écouter, et pleurer l'est tout autant.
C'est peut être en partageant avec les patients leur intimité, leurs sentiments que l'on peut encore plus les aider, ne pas avoir peur d'affronter leurs questions, et savoir donner des réponses même pessimistes, admettre que l'on ne peut pas guérir, mais améliorer, soulager...
Encore faut-il ne pas se laisser submerger.
Je suis impressionnée par la diversité des sentiments que je peux éprouver au cours d'une journée, et actuellement si parfois je suis triste, me sens désemparée, ou révoltée, ce n'est bizarrement jamais négatif. C'est toujours un pas de plus pour essayer de comprendre et d'aider mieux.
Les Thaïs sont étonnés par notre labilité d'humeur, ils nous reprochent un peu d'être si sentimentaux, « extravertis »...
Moi, je suis étonnée de leur apparente froideur.
Mais quand ce papa, dont je parlais plus haut, vient me voir au centre ce matin pour m'annoncer que sa fille est morte hier, qu'il me dit sa tristesse, et qu'il pleure dans mes bras, je me dis que je serais heureuse d'aller cette après midi assister à la cérémonie...
Et après je pars en vacances !!!
Je vous embrasse.
Agathe
PS : certains m'ont demandé comment aider les enfants de la fondation et les enfants malades.
Tous ces enfants ont besoin de parrains, pour leur permettre d'aller à l'école.
Par l'intermédiaire d'Enfants du Mékong, et avec 21 Euros par mois, et une volontaire sur place qui se chargera de vos longues lettres et des dessins (ou des lettres aussi) de votre filleul, ce dernier sera paré pour aller faire le malin à l'école, et souvent ses frères et sœurs aussi...
Le site d'enfants du Mékong : enfantsdumekong.com
L'adresse : 5 rue de la comète-92 600 Asnières
Si l'idée vous plait, et que vous voulez parrainer un enfant de Yaso, il faudra alors leur préciser. Mais cette ONG agit aussi dans tout le sud-est Asiatique...
Les enfants malades, et les adultes du centre ont besoin de médicaments.
Les convoyages sur Bangkok avec des sacs bien remplis fonctionnent très bien, en attendant de trouver des voies plus officielles.
En avril prochain, les enfants devraient partir 3 jours au bord de la mer. Nous recherchons des fonds. Vous pouvez nous aider en envoyant un don, toujours à Enfants du Mékong, en précisant qu'il s'agit du projet « vacances à la mer » du centre de Yasothon.